Chapitre 3 : D’étranges bohémiens, suite

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– Allons, en route mes amis, s’écria le chef des bohémiens. Si nous marchons bien, dans trois jours nous sommes rendus au château de Quirieu. Nous leur donnerons douce musique et glorieuses chansons…

 Ermeline dormait seule dans une chambre du donjon, contrairement aux habitudes des enfants de seigneurs qui étaient souvent tous couchés ensemble dans un grand lit pour se tenir chaud. Malheureusement, d’enfant, il n’y avait qu’elle. Son frère aîné était mort d’une maladie infantile à l’âge de deux ans, et sa mère n’ayant pas survécu à sa naissance, aucun autre bambin n’était venu égayer les couloirs du château.

Cette situation attristait un peu la jeune fille qui trouvait la solitude pesante. Heureusement, il y avait Béranger, son frère de lait, toujours prêt à lui rendre le sourire.

Ermeline se retourna dans son lit, cherchant la chaleur des draps, l’esprit encore embrumé par le sommeil. Des bruits montaient de la cour du château, aboiements, hennissements, bavardages. Que se passait-il donc ? Elle ouvrit les yeux et se souvint soudainement. Son père allait à la chasse aujourd’hui, et l’avait autorisée à venir… si elle était levée à temps ! Ermeline jaillit de son lit, se rua vers l’escalier et appela :

«  Flore ! Flore ! Dépêche-toi ! Viens m’aider à m’habiller ! »

En attendant la jeune servante, Ermeline commença à enlever ses vêtements de nuit et resta en chemise. Elle entendit un pas lourd dans l’escalier et une respiration essoufflée.

« J’arrive ma fille, j’arrive.

– Catherine ?

– Oui, répondit une femme mûre en entrant dans la pièce, Flore aide en cuisine, elle ne peut pas venir. »

La dénommée Catherine s’appuya un instant sur le mur pour reprendre son souffle. Avec sa taille généreuse et ses joues rouges, elle respirait la bonhomie, mais avait quelques difficultés à grimper d’une traite jusqu’en haut du donjon. Cela lui attirait les moqueries des jeunes gens qu’elle leur rendait bien en régentant le service d‘une main de fer.

« Je suis heureuse que ce soit toi, ma chère nourrice, enchaîna Ermeline d’une voix cajoleuse. Vite, il faut m’aider, je dois aller à la chasse aujourd’hui.

– Tsss, quelle sottise, maugréa Catherine. Si encore vous montiez un palefroi pour vous promener tranquillement pendant que les hommes chassent. Mais je suis sûre qu’une fois de plus vous allez galoper avec les autres sur ce terrible étalon et manquer de vous rompre le cou.

– Tu exagères voyons. Maurin est très gentil et très bien dressé. Tu le sais d’ailleurs puisque Béranger a participé à son éducation et que c’est l’un des meilleurs avec les animaux. »

Un sourire de fierté vint illuminer le visage de la nourrice à l’évocation de son fils aîné, puis elle continua, en bougonnant pour la forme :

« Il n’empêche que ce n’est pas une activité pour une jeune fille en âge de se marier. »

Ermeline ne répliqua rien, mais sourit avec malice. Elle savait que la nourrice se faisait du souci pour elle.

Une fois enfilées toutes les couches de sa tenue, Ermeline dévala l’escalier de pierre et se précipita vers les hommes qui achevaient de préparer la meute et d’harnacher les chevaux. Encore quelques instants, et tous se mirent en route, au son du cor de chasse farouchement arboré par le seigneur Aimeric. Ermeline caracolait sur son étalon, fière de montrer qu’elle montait aussi bien qu’un homme, si ce n’est mieux. Petit à petit, la troupe s’enfonça dans la forêt, et les bruits mêlés des cris des hommes, des aboiements et des sabots s’estompèrent. Le calme retomba sur le château de Quirieu, perturbé seulement par l’appel régulier des sentinelles montant la garde avec toujours la même rigueur.

 

Au crépuscule, galvanisée par cette longue journée de chevauchée, Ermeline fut heureuse d’apercevoir le château de son père s’élever dans les brumes au lointain. La chasse avait été bonne, et armée de son nouvel arc en if, la jeune châtelaine avait pu démontrer ses talents de chasseresse. Maintenant, elle sentait la fatigue envahir tout son corps. Mais il était hors de question de laisser quiconque s’en apercevoir. Aussi refusa-t-elle de laisser les garçons d’écurie s’occuper de son cheval. Elle le pansa soigneusement, le flattant pour le récompenser des efforts fournis, lui donna une généreuse ration d’avoine, et vérifia qu’il avait suffisamment de fourrage. Elle plaisanta un moment avec le veneur. Enfin, seulement après tout cela, elle s’accorda de remonter à sa chambre et de se reposer.

Ermeline tenait à son indépendance. Elle savait très bien que les autres filles de seigneurs n’avaient quasiment aucune liberté et restaient enfermées à coudre et ravauder avec pour seul réconfort d’interminables commérages. Elle savait aussi que son avenir était problématique et que de son mariage dépendrait en grande partie les conditions de sa vie future. Par conséquent, elle avait à cœur de se forger une réputation de femme forte et indépendante, afin que ses prétendants sachent à quoi s’en tenir. Malgré tout, son cœur se serrait à l’idée de tous ces hommes prêts à fondre sur elle, et surtout sur son héritage, pensa-t-elle cyniquement.

Dans un geste qui la faisait inconsciemment ressembler à son père, elle repoussa ces idées noires et se prépara pour la nuit.

 

La journée du lendemain se déroula paisiblement. Béranger, habile cavalier, fut envoyé porter des missives aux seigneurs des environs les plus proches, pour les convier au festin donné avec le fruit de cette féconde chasse. Dans les cuisines, tout le monde s’affairait à préparer les pièces de gibier, les faire mariner, les raffermir.

Une troupe de ménestrels se présenta au pont-levis. On les accueillit avec enthousiasme : leurs chants seraient les bienvenus pour égayer le festin. Afin de se distraire en l’absence de Béranger, et surtout pour fuir les récriminations de Catherine que la supervision des préparatifs rendait irritable, Ermeline descendit dans la salle des gardes où les baladins avaient été installés provisoirement. Elle écouta leurs chansons et leurs histoires. Deux femmes chantaient en s’accompagnant de sonnailles. Un homme frottait les cordes d’une vielle pendant qu’un autre, plus grand et qui semblait diriger la troupe, soufflait dans un biniou. Les bohémiens formait un drôle de groupe, dépenaillé, hétéroclite, mais leur musique était envoutante et laissait tous ceux qui les écoutaient silencieux et songeurs.

Chapitre 4

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3 commentaires sur “Chapitre 3 : D’étranges bohémiens, suite

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